Vous avez dit « communautarisme » ?

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Il est des mots dont les médias et les responsables politiques nous abreuvent à outrance, pour expliquer ou dénoncer tel ou tel phénomène, sans que personne ne parvienne à les définir, à en examiner l’usage ainsi que les soubassements idéologiques qu’ils servent. Le concept de « communautarisme » en est un exemple patent. C’est simple, personne ne s’en réclame. Le communautariste, c’est toujours l’autre (1). Lorsque Nicolas Sarkozy s’oppose au droit de vote des étrangers aux élections locales, il dit sa crainte d’un « vote communautariste ». Ce faisant, nous ne serons pas dupes quant au fait qu’il vise l’islam et les musulmans, bien entendu. Pourtant, les votes communautaristes ne sont pas dénoncés par la même vigueur dès lors qu’il s’agit d’une autre communauté qu’il courtise à l’envi. Que ce soit en s’adressant spécifiquement à la communauté catholique, juive ou arménienne, son anti-communautarisme est à l’évidence à géométrie variable. De même pour Marine Le Pen qui s’y oppose vigoureusement bien qu’elle s’inscrive dans un mouvement politique qui exalte une communauté nationale fantasmée, blanche, sexiste et homophobe repliée sur elle-même. Mais de quoi parle t-on ?

Il est nécessaire de démêler la confusion autour du concept de « communautarisme », en commençant par définir et resituer la genèse sociohistorique du discours anti-communautariste en France, avant de dégager les ressorts idéologiques à l’œuvre dans ces manœuvres rhétoriques. Pour ce faire, il conviendra d’examiner l’usage de ce terme, généralement et presque exclusivement associé aux minorités de la population française, et particulièrement aux minorités ethniques, religieuses et sexuelles, tandis que d’autres communautés sont rarement taxées de communautarisme.

Fabrice Dhume-Sonzogni, sociologue, a analysé un corpus de productions journalistiques et politiques, et en conclut que personne ne se réclame du communautarisme. Il s’agit d’une « catégorie polémique visant à disqualifier un adversaire » qui s’opposerait à l’ordre républicain (2). Le sociologue Steven Lukes distingue le communautarisme « haut » issu de la pensée philosophique anglophone, du communautarisme « bas ». Ce dernier, « réel ou fantasmé », serait celui qui consisterait pour des groupes culturels distincts à tenter de promouvoir leur reconnaissance au sein des États-nations.

Concrètement, cela se traduirait par la revendication de droits spécifiques dérogeant à la loi commune, en somme un militantisme communautaire dur dont on ne trouve finalement que très peu de traces dans le débat démocratique en France. Quant aux revendications pour l’égalité des chances en faveur des groupes discriminés, il considère que ce ne peut être une forme de communautarisme puisqu’il s’agit d’une demande d’intégration et de reconnaissance pour des mérites individuels sans être renvoyé à ses origines.

La métaphore d’un « racisme acceptable »

Le philosophe Pierre Tevanian va plus loin en affirmant que le mot « communautarisme » est devenu la « métaphore d’un racisme acceptable« . (3)

Si le concept de communautarisme est à l’origine de crispations, c’est entre autres car ce terme véhicule un contenu identitaire, que ce soit le genre, l’ethnie, la religion ou encore l’orientation sexuelle. Il révèle des groupes sociaux minoritaires qui par leurs revendications renvoie la société dans laquelle ils vivent à leur histoire. Ces démarches ont pour point commun de s’inscrire dans une dénonciation des rapports de domination, que ce soient l’esclavagisme et le colonialisme, ou encore les discriminations et les inégalités.

Concrètement, le communautarisme se traduit par un repli, un entre-soi, mais aussi par la conflictualité qui se caractérise par l’aspect revendicatif. Mais ces éléments de définition ne doivent pas être détachés du contexte dans lequel le concept fait son apparition. Le mot fait sa première apparition dans les dictionnaires en 1997 mais il immerge dans les débats publics en 1989 comme l’a souligné Louis-Georges Tin, historien et président du Conseil Représentatif des Associations Noires. Trois événements marquants qui n’ont a priori aucun rapport entre eux font surgir ce mot qui, à partir de 2005, sera sur toutes les lèvres.

1989, c’est la célébration du bicentenaire de la Révolution Française qui conduit aussi bien la droite que la gauche à faire l’éloge du modèle républicain. Mais c’est aussi l’année de l’effondrement du modèle soviétique. Jusque là, la droite française soutenait les États-Unis et leur modèle libéral dans leur lutte idéologique contre le modèle communiste, mais en s’effondrant, la droite perdait alors son meilleur ennemi. Rapidement, la droite change de cible et s’oppose au modèle états-unien jugé trop « communautariste ». Mais 1989, c’est aussi en politique intérieure, la première affaire du « foulard islamique ». Galvanisés par les célébrations de la République, le foulard devient alors le symbole de l’anti-républicanisme (4).

Mais selon la sociologue Sylvie Tissot, c’est en 2005 que l’on connaît l’âge d’or de ce mot (5). Cette année charnière voit la résurgence du concept à la faveur de la polémique et de la loi relative au voile à l’école ainsi que sur le « rôle positif » de la tutelle coloniale. L’irruption du concept de communautarisme permet ainsi de mieux appréhender la manière dont les débats sur l’immigration, le colonialisme et l’islam se sont structurés en France.

Les musulmans, une cible récurrente

La rhétorique du communautarisme est abondamment relayée à la suite de la publication en 2004 d’un rapport des Renseignements Généraux qui conclut à l’essor important d’un phénomène de « repli communautaire » dans les « quartiers sensibles surveillés » en désignant les populations noires et arabes, sans toutefois les nommer. Ils évaluent ce repli à partir de huit critères discutables tant ils sont disparates. Ils entremêlent des comportements et des mentalités non répréhensibles mais jugées mauvaises, notamment les habitudes alimentaires et vestimentaires, avec des comportements répréhensibles comme l’antisémitisme. En associant ces critères différents par nature, on entretient ainsi la confusion d’un syndrome prétendument harmonieux qui serait intrinsèquement et indistinctement lié au repli identitaire et au rejet de la mixité. Or, pris séparément, la plupart des critères seraient susceptibles d’être attribués à d’autres communautés. Le repli dont il fait mention est analysé comme une cause des maux, et non pas comme une conséquence des politiques publiques. Et comme le souligne le chercheur en sciences politiques Haoues Seniguer dans une étude dédiée, « en réalité, le communautarisme musulman est une expression destinée à accréditer l’idée que ce sont les musulmans qui rejettent la laïcité au nom de réalités supérieures, ce qui n’est pas juste au regard de l’histoire« (6).

Et au-delà du caractère éminemment critiquable des critères retenus, il importe de s’interroger sur le droit de regard qu’a une société sur les habitudes alimentaires et vestimentaires d’une partie de la population. Portons-nous le même regard de défiance sur les végans, les punks à chien, ou le look gothique ?

Parler de repli communautaire à travers ces critères évacue des phénomènes majeurs à l’œuvre dans ces quartiers, que ce soient la crise économique et le creusement des inégalités sociales, mais aussi la ségrégation économique et spatiale.

Cette ségrégation sera d’ailleurs relevée par un rapport du Haut Conseil à l’Intégration publié en novembre 2010, qui préconisera entre autre « la mise en action de toutes les forces politiques et citoyennes pour rompre l’enfermement ségrégatif, tant socio-économique qu’ethnique, des Zones Urbaines Sensibles« , sans que ces préconisations ne soient suivies de mesures concrètes si ce n’est quelques déclarations tonitruantes à l’image de celles de Manuel Valls il y a un an.

La concentration des familles d’immigré-es est pourtant la résultante de plusieurs décennies de politiques de logement qui ont exclu des dispositifs sociaux les familles d’immigré-es comme l’analyse la sociologue Sylvie Tissot. L’État a préféré favoriser l’accès à la propriété pour les classes moyennes plutôt que de construire et réhabiliter des logements sociaux. Cela s’est traduit par la concentration spatiale des populations issues de l’immigration en périphérie des villes. (5)

Cette ségrégation des musulmans a produit dans la société des « fantasmes sur les désirs et les finalités musulmanes » de s’insérer dans les esprits, renforçant l’idée d’un communautarisme musulman. Dans son ouvrage L’islam peut-il être français ?, l’anthropologue John Bowen affirme que « contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les quartiers peuplés de musulmans qui sont homogènes mais [plutôt] certains quartiers peuplés uniquement de Blancs [comme] Neuilly ou le XVIème arrondissement de Paris, qui sont sans doute parmi les quartiers les plus communautarisés de France. » Il estime même qu’il n’existe pas de communautarisme musulman en France car ces derniers fréquentent aussi bien des espaces « islamiques » que des espaces neutres comme leur lieu de travail ou des associations de quartiers.

Ensuite, la multiplication des lieux de culte musulmans pointée du doigt par le rapport des Renseignements se heurte à la réalité, puisque comme le souligne le sociologue Raphaël Liogier, la construction de lieux de culte a été entravée pendant des années par de nombreuses municipalités alors même que l’État doit garantir le libre exercice des cultes conformément à la loi de 1905 instaurant le principe de laïcité.

« Contrairement au fantasme obstiné selon lequel les lieux de culte musulmans pulluleraient comme d’innombrables champignons vénéneux infestant le territoire, il n’y a en réalité que 90 mosquées et 1962 salles de prières (soit 2052 lieux de culte) en métropole, alors qu’il y a 3000 lieux de culte protestants. Cela fait une différence de 1000, alors qu’il n’y a que 1,1 million de protestants pratiquants et que le nombre de musulmans s’élève au minimum à 2,1 millions de fidèles. » (7)

Enfin, la création d’un tissu associatif communautaire est critiquée alors que ces espaces permettent certainement plus de lutter contre la délinquance et les insécurités que n’importe quelle politique répressive. Le fait que des individus se regroupent par affinités, par ressemblances ou par le résultat d’une série de rapports de forces ou encore d’une histoire commune n’implique pas nécessairement un rejet de l’Autre.

Le communautarisme, anti-universaliste ?

La question du repli identitaire n’est pas nouvelle et est généralement opposée à l’universalisme, concept-valise derrière lequel se cachent les pourfendeurs des « communautarismes », qu’ils estiment incompatible avec les pratiques communautaires. L’anthropologue et ethnologue François Laplantine estime que « l’universalisme est un communautarisme déguisé ». Par ailleurs, déjà en 1946, Jean-Paul Sartre démontrait le caractère « absolument universel » du repli communautaire dans son essai Réflexions sur la question juive, intéressant à bien des égards :

« Si ce repli existe bel et bien, ses causes sociales en font un phénomène qui n’a rien de spécifiquement communautaire, mais qui se révèle au contraire absolument universel : c’est le repli stratégique, le réflexe de survie naturel, normal, légitime de toute personne subissant une violence et voulant s’en préserver » (8)

La rhétorique du communautarisme contribue aujourd’hui à jeter la suspicion sur tout rapport à l’islam et aux musulmans, avec pour présupposé que toute religiosité exprime une hostilité envers l’Autre. Pire, en plus de donner du grain à moudre aux thèses de l’extrême droite, notamment celle du « grand remplacement », le Musulman devient alors cet ennemi essentialisé et indifférencié, comme le décrivent Raphaël Liogier et Tzvetan Todorov :

« La seconde caractéristique, encore plus préoccupante, de cette nouvelle sensibilité populiste est de déborder le simple champ idéologique pour aboutir à une version mystique de la conspiration, dans laquelle le musulman de chair et d’os s’est littéralement volatilisé au profit d’un principe métaphysique, celui de l’ennemi insaisissable d’une identité européenne introuvable. » (7)

« Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse […], eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans » (9)

Il existe des « bons communautarismes »

Tous les replis communautaires n’ont pas droit au même flot de critiques, il existe des bons communautarismes que l’on ne nomme pas ainsi mais qui sont pourtant structurant dans la société française. La première d’entre elles, comme le rappelle Louis-Georges Tin est la famille qui s’impose à tout individu et qui est déterminante dans l’appropriation d’un capital culturel, social et économique. Le monde du travail aussi produit des communautés, que ce soient des syndicats ou des réseaux entretenus par l’entreprise. La troisième catégorie est la communauté nationale que l’on exalte immodérément et au nom de laquelle on émet des injonctions au consensualisme, notamment aux lendemains des attentats de 2015 en France. Il ne s’agit pas ici d’émettre des jugements de valeur sur telle ou telle communauté, mais de mettre en évidence le fait que les critiques du communautarisme excluent systématiquement ces trois communautés alors qu’elles pourraient s’appliquer tout autant.

« Le communautarisme minoritaire est perçu comme un facteur de discorde de la communauté globale qu’on rêve organique, harmonieuse, hiérarchisée et soudée comme une entreprise, ou comme un clan autour d’un référent national » (4)

Selon Sylvie Tissot, la communauté « devient suspecte dès qu’elle est régionale, sociale, sexuelle, religieuse, ou plus précisément dès que, sous ces différentes modalités, elle est minoritaire ». Ceci étant, les ressorts de la rhétorique anti-communautariste, apparemment neutre, révèlent une idéologie et une obsession pernicieuses nourries par des présupposés complotistes, paranoïdes et racistes.

Port du voile dans les universités et dans les entreprises, viande halal dans les cantines et les supermarchés ; la rhétorique anti-communautariste cible essentiellement les musulmans, devenus malgré eux l’archétype du « mauvais » repli communautaire alors même que la véracité d’un tel repli relève au pire du fantasme, au mieux de l’exagération car les communautés sont foisonnantes et s’imbriquent les unes aux autres. Mais plus généralement, cette rhétorique, construite par des responsables politiques puis devenue courante dans les médias est utilisée afin de désigner sans les nommer des minorités stigmatisées, sans doute pour mieux occulter les causes sociales à l’origine du prétendu repli. Vous remarquerez toutefois que cette désignation ne s’applique jamais pour qualifier le communautarisme ethno-nationaliste du Front National ou pour désigner les « élites » économiques bourgeoises, blanches, masculines et hétérosexuelles retranchées dans leur quant-à-soi.

_______________________________

(1) Fabrice Dhume-Sonzogni, Liberté, égalité, communauté : l’État français contre le communautarisme, Paris, Homnisphères, 2007

(2) Fabrice Dhume-Sonzogni, « Communautarisme : l’imaginaire nationaliste entre catégorisation ethnique et prescription identitaire », VEI Diversité, n° 150, septembre 2007

(3) Pierre Tevanian, La république du mépris, Paris, La découverte, 2007

(4) Louis-Georges Tin, texte exposé lors du colloque organisé par le CAPDIV à l’EHESS à Paris : “ Les Noirs en France. Anatomie d’un groupe invisible », retranscrit sur LMSI

(5) Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers. Enquête sur une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, 2007

(6) Haoues Seniguer, La laïcité à l’épreuve de l’islam et des musulmans : le cas de la France, Revue d’éthique et de théologie morale, n°254, février 2009

(7) Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Paris, Seuil, 2012

(8) Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, Gallimard, 1985

(9) Tzvetan Todorov, La peur des barbares, au delà du choc des civilisations, Paris, Robert Laffont, 2008

Crédits image : Fourati Souhaila, Adoration

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